{"id":126,"date":"2014-08-31T16:05:50","date_gmt":"2014-08-31T15:05:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/?page_id=126"},"modified":"2018-11-04T10:41:46","modified_gmt":"2018-11-04T09:41:46","slug":"daniel-boulanger-1922-2014-musiques","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/litterature\/daniel-boulanger-1922-2014-musiques\/","title":{"rendered":"Daniel Boulanger (1922-2014) : Musiques"},"content":{"rendered":"<div style=\"width: 910px; border: 3px solid #BFF0C3; padding: 50px 25px 50px 25px;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La musique occupe une place centrale dans la vie et l&rsquo;\u0153uvre de Daniel Boulanger. Dans cette nouvelle, extraite du recueil Fouette, cocher ! il met en sc\u00e8ne les curistes d\u2019une ville d\u2019eaux. Celle-ci n\u2019est pas nomm\u00e9e, mais des indices (joyau de fonte verte au centre des b\u00e2timents en demi-lune) nous indiquent qu\u2019il s\u2019agit de Vichy. Il d\u00e9crit avec beaucoup d\u2019amusement ces malades qui tra\u00eenent entre l\u2019\u00e9tablissement thermal et le Parc.<\/em><\/p>\n<p><em>Voici la nouvelle in extenso.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>MUSIQUES<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9pertoire allait de Mascagni \u00e0 Olivier M\u00e9tra, avec des incursions en musique militaire, mais pour le servir aux curistes, de l&rsquo;ouverture \u00e0 la fermeture de l&rsquo;\u00e9tablissement thermal, trois orchestres se succ\u00e9daient sous le kiosque, joyau de fonte verte au centre des b\u00e2timents en demi-lune qui rappellent encore, bien apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9puisement des sources par effondrement interne et balance des terrains, les basses et simples \u00e9curies en bordure des champs de course. D\u00e8s huit heures les cuivres donnaient \u00e0 plein, couvrant pudiquement les bruits des malades qui venaient r\u00e9tablir l\u00e0 leurs intestins et se trouvaient pendant quelques semaines plus d\u00e9rang\u00e9s qu&rsquo;ils ne l&rsquo;avaient jamais \u00e9t\u00e9. Les fontaines alternaient donc avec les cuvettes et d\u00e8s le 1er avril jusqu&rsquo;\u00e0 fin septembre une foule venue des quatre coins de l&rsquo;Europe, truff\u00e9e parfois d&rsquo;Asiates et de Yankees, se posait sur les si\u00e8ges de fer autour des musiciens en uniforme bleu ciel \u00e0 fourrag\u00e8res noires, attendant, retardant jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame de les quitter pour courir aux portes intimes d&rsquo;un rouge profond qu&rsquo;ornaient des c\u0153urs, des carreaux, des tr\u00e8fles et des piques selon le d\u00e9partement des sources. On liait connaissance par des : \u00a0\u00bb <em>Je suis c\u0153ur, et vous? &#8211; Carreau <\/em>\u00ab\u00a0, mais la conversation ne pouvait prendre son essor sur l&rsquo;esplanade puisque chacun savait qu&rsquo;il devait l&rsquo;interrompre d&rsquo;un moment \u00e0 l&rsquo;autre sur une excuse que le partenaire fournirait peut-\u00eatre le premier, en sorte que l&rsquo;on \u00e9coutait quand m\u00eame l&rsquo;orph\u00e9on qui n&rsquo;\u00e9tait pas de nourriture mais de d\u00e9cor.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/coppermine\/displayimage.php?album=17&amp;pos=18\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-222 size-full\" src=\"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/08\/Vichy-H\u00f4pital-03-e1416050157131.jpg\" alt=\"\" width=\"625\" height=\"409\" \/><\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/coppermine\/displayimage.php?album=17&amp;pid=1371#top_display_media\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">le kiosque de Vichy<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le nouveau venu prenait pour fac\u00e9tie ce qui n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une sorte de rel\u00e2chement des musiciens t\u00e9tanis\u00e9s par une longue heure de valse, des galops de cordes et de cuivres accompagnaient parfois la course des curistes en proie aux tranch\u00e9es, avant que ne reviennent les temps langoureux d&rsquo;une r\u00eaverie, l&rsquo;accalmie d&rsquo;une sarabande, le solo d&rsquo;un violoniste enivr\u00e9 de sa ch\u00e8re douleur, longues entailles qui mettent aussi le ciel en sang. A la relev\u00e9e des musiciens, dans le brouhaha en forme de diabolo fait des essais de l&rsquo;orchestre qui arrivait et du nettoiement des pistons de ceux qui s&rsquo;en allaient, la foule ressentait un malaise et l&rsquo;on pouvait voir s&rsquo;\u00e9gailler vers les cabines un peuple dont peu d&rsquo;\u00e9lus pouvaient aussit\u00f4t se satisfaire. Les poings de ceux qui avaient surestim\u00e9 leur r\u00e9sistance ou qui n&rsquo;avaient pas eu la force de doubler le voisin s&rsquo;abattaient sur les portes et demandaient que l&rsquo;on se press\u00e2t. S&rsquo;il arrivait des accidents nul ne pouvait en accabler autrui et il arrivait qu&rsquo;un pas redoubl\u00e9 \u00e9cras\u00e2t des cris de d\u00e9tresse. \u00c9videmment, les musiciens \u00e9taient recrut\u00e9s pour leur endurance et apr\u00e8s un s\u00e9v\u00e8re examen m\u00e9dical. Aucun d&rsquo;eux ne pouvait se permettre par contagion d&rsquo;\u00eatre oblig\u00e9 de fuir \u00e0 son tour vers les portes, mais l&rsquo;exemple est dangereux surtout \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat chronique et le malheureux que la fuite des \u00e9coutants finissait par emporter dans son sillage se voyait condamn\u00e9 \u00e0 verser une amende, plus forte pour un cuivre que pour une corde, pour un clairon que pour un fifre, l&rsquo;accablement tombant sur le trombone. On pouvait voir l\u00e0 l&rsquo;un des cent reflets de la justice qui ne peut \u00eatre id\u00e9ale. Or, certains jours connaissaient des moments l\u00e9gers o\u00f9 l&rsquo;on aurait entendu voler la mouche inoccup\u00e9e. Il est des silences, m\u00eame au c\u0153ur des foules. Le chef frappait alors son pupitre de la baguette non pour appeler ses hommes \u00e0 l&rsquo;attaque comme le font ses confr\u00e8res, mais pour les prier d&rsquo;arr\u00eater. Il avait per\u00e7u le silence comme d&rsquo;autres le fa di\u00e8se en place d&rsquo;un sol au cours d&rsquo;une symphonie. Le monde s&rsquo;immobilisait, avec ses personnages inutiles sur les chaises, les portes ouvertes sur l&rsquo;ensemble de la demi-lune, les pigeons en repos sur les toits, l&rsquo;ombre qui prenait le soleil sous les arcs mauresques des fontaines en suspens, les serveuses en bonnet blanc accoud\u00e9es aux comptoirs de marbre. Chacun sentait que l&rsquo;on \u00e9tait au seuil du paradis o\u00f9 choses et gens ne sont plus que leur id\u00e9e et c&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 parfait sans l&rsquo;effort que l&rsquo;on percevait ici et l\u00e0, sans bien d\u00e9terminer le lieu de sa pouss\u00e9e, pour demeurer pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette approche de la perfection. Il suffisait du sifflement d&rsquo;un train dans le lointain, un train qui roulait ici des anxieux et des rel\u00e2ch\u00e9s, pour qu&rsquo;une dame se lev\u00e2t pr\u00e9cipitamment de sa chaise, perd\u00eet sa dignit\u00e9 et cour\u00fbt vers un tr\u00e8fle. Un homme se ruait aussit\u00f4t vers un pique et le chef d&rsquo;orchestre relan\u00e7ait \u00e0 la seconde une bourr\u00e9e, remettant seulement sa casquette \u00e0 galons vers la troisi\u00e8me mesure, arrivant juste \u00e0 temps pour couvrir d&rsquo;une harmonie la d\u00e9clamation d\u00e9chirante des corps sans savoir-vivre. Tout de m\u00eame il y avait eu cet entracte dont on parlerait quelque temps, o\u00f9 l&rsquo;on avait \u00e9t\u00e9 comme des poissons de porcelaine dans le casier de la ville et la ville immerg\u00e9e dans les profondeurs du ciel.- Du nerf! s&rsquo;\u00e9criait le chef en brandissant sa baguette vers la rang\u00e9e des cornets.Les chaises vivaient un nouveau d\u00e9sastre, sous les pigeons en retour de flamme. Une odeur de soufre liseronnait aux portiques du jardin dont les perspectives de fer ne laissaient pas l&rsquo;esprit s&rsquo;enfuir vers des pays l\u00e9gers mais le poussaient entre des palmiers plus lourds que pierres vers la demi-lune des boxes o\u00f9 l&rsquo;eau faisait des bonds et rugissait, vers le gravier que les auditeurs honteux retrouvaient sur la pointe des pieds, vers le kiosque o\u00f9 le bruit des trompettes en d\u00e9pit de l&rsquo;exc\u00e8s tournait quand m\u00eame au plaisir.<\/p>\n<h4>BOULANGER, Daniel, <em>Fouette, cocher !<\/em>, Paris, \u00c9ditions Gallimard, 1973, 288 p. Prix Goncourt de la Nouvelle 1974<\/h4>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La musique occupe une place centrale dans la vie et l&rsquo;\u0153uvre de Daniel Boulanger. Dans cette nouvelle, extraite du recueil Fouette, cocher ! il met en sc\u00e8ne les curistes d\u2019une ville d\u2019eaux. 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