{"id":294,"date":"2014-09-11T17:14:19","date_gmt":"2014-09-11T16:14:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/?page_id=294"},"modified":"2018-03-26T15:05:41","modified_gmt":"2018-03-26T14:05:41","slug":"denis-labbe-1965-cafe-du-centre","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/litterature\/denis-labbe-1965-cafe-du-centre\/","title":{"rendered":"Denis Labb\u00e9 (1965-\u2026) : Caf\u00e9 du Centre"},"content":{"rendered":"<div style=\"width: 910px; border: 3px solid #BFF0C3; padding: 50px 25px 50px 25px;\">\n<p><em>L\u2019action de cette nouvelle se d\u00e9roule \u00e0 Gussignies dans le d\u00e9partement du Nord de la France.<\/em> <em> La nouvelle est reprise du site internet <a href=\"http:\/\/rernould.perso.neuf.fr\/_textes\/LabbeCaf.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Litt\u00e9ratures de l&rsquo;imaginaire<\/a>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En entrant dans ce vieux caf\u00e9 de Gussignies, Will ne savait pas exactement ce qu&rsquo;il allait y trouver. Ext\u00e9rieurement, c&rsquo;\u00e9tait une telle ruine qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait m\u00eame demand\u00e9, pendant un moment, s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9saffect\u00e9. Mais la soif aidant, il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 entrer n&rsquo;importe o\u00f9, du moment qu&rsquo;une bi\u00e8re fra\u00eeche l&rsquo;attendait. Apr\u00e8s deux heures de marche sous un soleil printanier, il avait besoin d&rsquo;un peu d&rsquo;ombre et d&rsquo;un bon verre \u00e0 col blanc.<br \/>\nLa porte grin\u00e7a sous la pouss\u00e9e. Une odeur d&rsquo;antique moisissure l&rsquo;assaillit. Sous ses pieds, une \u00e9paisse couche de poussi\u00e8re crissa l\u00e9g\u00e8rement. Il baissa les yeux. Le sol \u00e9tait recouvert de pierres bleues, taill\u00e9es \u00e0 la main, que des milliers de pieds avaient us\u00e9es, polies, jusqu&rsquo;\u00e0 les faire presque briller. Contre le mur du fond, quatre tables, entour\u00e9es de chaises d\u00e9su\u00e8tes. \u00c0 gauche, un zinc comme on n&rsquo;en faisait plus, domin\u00e9 par un alignement de bouteilles d&rsquo;alcools et de sodas multicolores. L&rsquo;odeur de moisissure avait disparu, remplac\u00e9e par un \u00e9trange parfum d&rsquo;encaustique et de cendres froides.<br \/>\nLa salle \u00e9tait vide. Et soudain, un vieil homme fit son apparition en claudiquant, un grand sourire aux l\u00e8vres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Vous d\u00e9sirez ? lan\u00e7a-t-il sur un ton goguenard.<br \/>\n&#8211; Une bi\u00e8re, vous avez ?<br \/>\n&#8211; J&rsquo;ai tout ce que vous voulez.<br \/>\n&#8211; Bien fra\u00eeche alors !<br \/>\n&#8211; Installez-vous, je vous sers.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/Gussignies-02.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-297 size-full\" src=\"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/Gussignies-02-e1416142080898.jpg\" alt=\"\" width=\"625\" height=\"404\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/coppermine\/displayimage.php?album=16&amp;pos=200\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">le kiosque de Gussignies<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vieil homme l&rsquo;engagea alors dans une conversation sur la pluie et le beau temps, sur sa vie, ses occupations, ses go\u00fbts. Lui qui n&rsquo;avait pas trop l&rsquo;habitude de parler se laissa aller. Il se sentait bien pour la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es. L&rsquo;atmosph\u00e8re \u00e9trangement calme des lieux semblait avoir un effet b\u00e9n\u00e9fique sur son humeur. Il se sentait d\u00e9tendu. Enfin. Cela faisait si longtemps. La bi\u00e8re \u00e9tait d\u00e9licieuse, il lui trouvait m\u00eame un go\u00fbt nouveau, un peu vieillot. Il regarda l&rsquo;\u00e9tiquette. \u00ab Bi\u00e8re des Jonquilles \u00bb. Inconnue. Mais excellente.<br \/>\nLa conversation s&rsquo;\u00e9ternisa, agr\u00e9ablement. Cela lui paraissait \u00e9trange de se retrouver l\u00e0, dans ce minuscule estaminet, \u00e0 bavarder avec un inconnu, lui \u00e0 qui cela n&rsquo;\u00e9tait plus arriv\u00e9 depuis des ann\u00e9es. Devant un deuxi\u00e8me verre, il s&rsquo;\u00e9tonna de s&rsquo;entendre parler de son enfance, de ses joies, de ses peines. Presque un confessionnal ce caf\u00e9 ! Il repensa \u00e0 sa m\u00e8re, \u00e0 son p\u00e8re, \u00e0 son village. Il raconta son premier amour, unique, envahissant, qui lui avait fait perdre la t\u00eate, puis la raison. Sa solitude ensuite. Le cafetier l&rsquo;\u00e9coutait sans dire un mot. De temps en temps, il secouait simplement la t\u00eate d&rsquo;un air compr\u00e9hensif.<br \/>\nAu troisi\u00e8me verre, la porte du caf\u00e9 s&rsquo;ouvrit. Un femme superbe entra. L&rsquo;atmosph\u00e8re se chargea aussit\u00f4t de son parfum qui chassa L&rsquo;odeur surann\u00e9e d&rsquo;encaustique. Elle s&rsquo;avan\u00e7a jusqu&rsquo;au bar, commanda un porto et s&rsquo;assit souplement sur l&rsquo;une des chaises. Ses longues jambes, simplement arr\u00eat\u00e9es par une courte robe, aimant\u00e8rent le regard des deux hommes. Le vieux cafetier se d\u00e9tourna rapidement, servit la jeune femme et entra dans son arri\u00e8re-boutique laissant seuls ses deux clients.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Cintya, dit-elle doucement. Avec un \u00ab y \u00bb, ma m\u00e8re y tient beaucoup.<br \/>\n&#8211; Willy, parvint-il \u00e0 d\u00e9glutir. Pas terrible, mais Will fera parfaitement l&rsquo;affaire.<br \/>\n&#8211; Vos amis vous appellent comme \u00e7a ?<br \/>\n&#8211; Je n&rsquo;ai pas d&rsquo;amis.<br \/>\n&#8211; Pas d&rsquo;amis ?<br \/>\n&#8211; Ni ami, ni amie avec un \u00ab e \u00bb.<br \/>\n&#8211; Et pourquoi donc ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment Will pouvait-il r\u00e9pondre \u00e0 cette question ? Il se replonge dans sa bi\u00e8re, essayant de se couper de cette femme qui l&rsquo;attirait. Mais, elle revint \u00e0 la charge.<br \/>\n&#8211; Je suis interpr\u00e8te. Et vous ?<br \/>\n&#8211; Directeur d&rsquo;une petite maison d&rsquo;\u00e9dition.<br \/>\n&#8211; Chouette ! Et vous publiez des traductions de romans anglais ou am\u00e9ricains ?<br \/>\n&#8211; \u00c7a arrive. Je fais un peu de fantastique et de thriller. Vous cherchez du travail ? J&rsquo;ai un poste.<br \/>\n&#8211; Sans rire. Vous ne connaissez m\u00eame pas mes r\u00e9f\u00e9rences.<br \/>\nCette r\u00e9plique le surprit moins que la proposition qu&rsquo;il venait de faire. Il n&rsquo;avait jamais envisag\u00e9 d&rsquo;engager quelqu&rsquo;un. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, il faisait appel \u00e0 des int\u00e9rimaires. Quelques personnes traduisaient de temps en temps les romans qu&rsquo;il publiait, mais ce n&rsquo;\u00e9tait jamais les m\u00eames.<br \/>\nElle reprit.<br \/>\nCintya ne comprenait pas pourquoi elle lui disait cela. Certes, elle \u00e9tait attir\u00e9e par l&rsquo;air m\u00e9lancolique de cet homme, par les blessures et les secrets enferm\u00e9s en lui. Mais de l\u00e0 \u00e0 lui dire si rapidement qui elle \u00e9tait. Son porto \u00e9tait d\u00e9licieux, bien qu&rsquo;un peu diff\u00e9rent de ce qu&rsquo;elle avait l&rsquo;habitude de boire. Elle le termina d&rsquo;un trait, puis se tourna vers Will. Son profil la charmait. Il y avait en lui autre chose de plus profond que son apparente indiff\u00e9rence. Il suffisait de gratter un peu, de se glisser derri\u00e8re cette armure bougonne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Vous \u00eates certain d&rsquo;avoir besoin de moi ?<br \/>\n&#8211; Je le pense.<br \/>\nQuelque chose en Will s&rsquo;effritait. Il \u00e9tait attir\u00e9 par cette femme, si franche, si belle. Finalement, il avait besoin de quelqu&rsquo;un pour l&rsquo;aider. Seul dans sa maison-bureau, il avait toujours trop de travail. Ses publications se vendaient bien mais elles \u00e9taient bien trop espac\u00e9es. \u00c0 vouloir tout faire&#8230; R\u00e9ception des manuscrits, lecture, choix, recherche de traducteurs, envois des lettres, corrections, pr\u00e9paration de l&rsquo;impression, publicit\u00e9. Trop pour sa solitude. Il en prit conscience.<br \/>\n&#8211; Je vous paie le verre et je vous emm\u00e8ne faire un essai, dit-il.<br \/>\n&#8211; D&rsquo;accord. Vous \u00eates en voiture ?<br \/>\n&#8211; Non, je suis d\u00e9sol\u00e9.<br \/>\n&#8211; Ne le soyez pas, j&rsquo;en ai une. Je vous emm\u00e8ne. Elle sortit les clefs de son sac et se leva.<br \/>\n&#8211; Vous venez ?<br \/>\n&#8211; Je paie et j&rsquo;arrive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il la regarda sortir. En lui, un feu s&rsquo;\u00e9tait allum\u00e9. Sa douce chaleur fit na\u00eetre un sourire sur ses l\u00e8vres. Le premier depuis si longtemps. Il laissa deux fois plus que pr\u00e9vu, mais ne s&rsquo;en formalisa pas. Il regrettait seulement de ne pas pouvoir saluer le cafetier. Un dernier regard vers la porte du fond et il suivit Cintya. Elle l&rsquo;attendait d\u00e9j\u00e0 dans sa voiture. Il y monta.<br \/>\nSur la place, un vieil homme observait des oiseaux picorer. Will demanda \u00e0 sa compagne de s&rsquo;arr\u00eater devant lui.<br \/>\n&#8211; Veuillez m&rsquo;excuser, commen\u00e7a-t-il. Est-ce que vous pourriez remercier de notre part le cafetier. J&rsquo;ai laiss\u00e9 de l&rsquo;argent sur son zinc<br \/>\nQuel cafetier ? De quel caf\u00e9 ?<br \/>\n&#8211; Celui-l\u00e0, dit-il en montrant la fa\u00e7ade au loin.<br \/>\n&#8211; Nous venons d&rsquo;y boire un verre.<br \/>\n&#8211; Vous avez d\u00fb r\u00eaver. Il est ferm\u00e9 depuis que le vieux Jacques est mort, en 1973.<br \/>\nWill et Cintya se regard\u00e8rent.<br \/>\nAutour du kiosque, les oiseaux coulaient leurs sarabandes de plumes. Les premi\u00e8res jonquilles per\u00e7aient le moutonnement de p\u00e2tures. Une douce brise agitait les bourgeons gorg\u00e9s de s\u00e8ve. Gussignies offrait ses parures printani\u00e8res \u00e0 leur improbable rencontre.<\/p>\n<h4>\u00a9 Denis Labb\u00e9 &#8211; nouvelle publi\u00e9e dans la revue Le Nord, septembre 2000.<\/h4>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019action de cette nouvelle se d\u00e9roule \u00e0 Gussignies dans le d\u00e9partement du Nord de la France. La nouvelle est reprise du site internet Litt\u00e9ratures de l&rsquo;imaginaire. En entrant dans ce vieux caf\u00e9 de Gussignies, Will ne savait pas exactement ce qu&rsquo;il allait y trouver. 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