{"id":384,"date":"2014-09-16T20:06:11","date_gmt":"2014-09-16T19:06:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/?page_id=384"},"modified":"2017-02-15T13:51:20","modified_gmt":"2017-02-15T12:51:20","slug":"guillermo-martinez-1962-mathematique-du-crime","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/litterature\/guillermo-martinez-1962-mathematique-du-crime\/","title":{"rendered":"Guillermo Mart\u00ednez (1962 &#8211; \u2026) : Math\u00e9matique du crime"},"content":{"rendered":"<div style=\"width: 910px; border: 3px solid #BFF0C3; padding: 50px 25px 50px 25px;\">\n<p>Math\u00e9matique du crime<em> s\u2019inspire de l\u2019univers r\u00e9el de l\u2019auteur, puisqu\u2019il met en sc\u00e8ne un jeune math\u00e9maticien, plong\u00e9 dans la sereine et studieuse Oxford, et qui va se trouver au c\u0153ur d\u2019une enqu\u00eate portant sur des meurtres en s\u00e9rie. Les travaux d\u2019un \u00e9minent logicien, Arthur Seldom, semblent \u00e0 la fois \u00eatre le pr\u00e9texte \u00e0 ces meurtres, mais aussi peut-\u00eatre la clef de l\u2019\u00e9nigme. Nous allons assister au troisi\u00e8me meurtre.<\/em><em>L\u2019action se passe \u00e0 Blenheim Palace dans le village de Woodstock, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres d\u2019Oxford. Pour les concerts, on dresse un kiosque provisoire dans les jardins.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[\u2026] Je revins \u00e0 Oxford le jour du concert. Dans mon casier \u00e0 l&rsquo;Institut je trouvai un petit croquis, d\u00e9pos\u00e9 par Seldom, avec des indications et plusieurs fa\u00e7ons de me rendre \u00e0 Blenheim Palace ainsi qu&rsquo;une heure de rendez-vous. L&rsquo;apr\u00e8s-midi, alors que je finissais de m&rsquo;habiller, j&rsquo;entendis frapper \u00e0 la porte. C&rsquo;\u00e9tait Beth, et je restai un moment muet, incapable d&rsquo;en d\u00e9tacher les yeux.[\u2026]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[\u2026] &#8211; Nous avons pens\u00e9 avec Michael que tu pourrais peut-\u00eatre nous accompagner en auto, si \u00e7a ne t&#8217;emb\u00eate pas d&rsquo;arriver un peu en avance. Nous sommes d\u00e9j\u00e0 sur le d\u00e9part.<br \/>\nJe pris un pull-over fin, en fil, et la suivis dans le chemin qui longeait le jardin. Je n&rsquo;avais vu qu&rsquo;une seule fois Michael, de loin, depuis la fen\u00eatre de ma chambre. Il \u00e9tait en train de charger le violoncelle de Beth sur le si\u00e8ge arri\u00e8re et, quand il sortit finalement pour me saluer, j&rsquo;aper\u00e7us un visage jovial et innocent, avec les bonnes joues rouges d&rsquo;un paysan ou d&rsquo;un heureux buveur de bi\u00e8re. Il \u00e9tait tr\u00e8s grand et corpulent.[\u2026]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[\u2026] Nous tourn\u00e2mes en direction de Woodstock, par une \u00e9troite bande d&rsquo;asphalte flanqu\u00e9e d&rsquo;arbres des deux c\u00f4t\u00e9s. Les branches s&rsquo;entrela\u00e7aient au-dessus de la route formant un long tunnel qui ne laissait entrevoir que le prochain virage. Nous travers\u00e2mes le petit village, parcour\u00fbmes sur environ deux cents m\u00e8tres un chemin lat\u00e9ral puis, apr\u00e8s avoir franchi un arc en pierre, nous v\u00eemes appara\u00eetre, sous le dernier soleil du soir, les immenses jardins, le lac, et la silhouette majestueuse du ch\u00e2teau, avec ses coupoles dor\u00e9es et les statues en marbre pench\u00e9es aux balustrades telles des vigies. Nous gar\u00e2mes la voiture dans le parking d\u2019entr\u00e9e. Beth et Michael travers\u00e8rent le jardin, avec leurs instruments, jusqu&rsquo;au kiosque o\u00f9 \u00e9taient install\u00e9s les pupitres et les si\u00e8ges destin\u00e9s aux musiciens de l\u2019orchestre. Les chaises du public, encore vides, avaient \u00e9t\u00e9 rang\u00e9es, par une main amoureuse des d\u00e9tails, en d&rsquo;impeccables demi-cercles concentriques. Je me demandai combien de temps allait durer ce petit prodige de g\u00e9om\u00e9trie une fois les gens arriv\u00e9s, et si quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre aurait la chance d&rsquo;admirer ce travail. Je d\u00e9cidai de fl\u00e2ner dans le bois et au bord du lac pendant la demi-heure d&rsquo;attente.[\u2026]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[\u2026] La plupart des chaises \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9es et je fus \u00e9bahi par la quantit\u00e9 de gens qui continuaient \u00e0 arriver en petits cort\u00e8ges parfum\u00e9s, les femmes relevant les tra\u00eenes de leurs robes longues. Je vis que Seldom me faisait des signes, en brandissant le programme, depuis l&rsquo;une des premi\u00e8res rang\u00e9es. Il \u00e9tait d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance surprenante, v\u00eatu d&rsquo;un smoking et d&rsquo;une lavalli\u00e8re noire.[\u2026]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[\u2026] Seldom avait baiss\u00e9 insensiblement la voix. Les murmures cess\u00e8rent autour de nous et les lumi\u00e8res s&rsquo;\u00e9teignirent presque. Un puissant faisceau blanc \u00e9claira dramatiquement les musiciens dans le kiosque. Le chef d&rsquo;orchestre tapa deux coups brefs sur son pupitre, \u00e9tendit la main vers le violoniste, et nous \u00e9cout\u00e2mes les premi\u00e8res notes solitaires de la sonate d&rsquo;ouverture, telle une volute de fum\u00e9e qui s&rsquo;efforcerait de monter et de se frayer un passage \u00e0 l&rsquo;aveuglette, dans le silence.<br \/>\nAvec une douceur extr\u00eame, comme s&rsquo;il cueillait des fils subtils dans l&rsquo;air, le chef d&rsquo;orchestre fit entrer en sc\u00e8ne Beth et Michael, les instruments \u00e0 vent, le piano, et enfin le percussionniste. J&rsquo;observai Beth ; de fait, m\u00eame quand je parlais \u00e0 Seldom, je n&rsquo;avais jamais cess\u00e9 de l&rsquo;observer. Je me demandai si c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0, sur sc\u00e8ne, que s&rsquo;\u00e9tablissait la v\u00e9ritable communion avec Michael, mais ils paraissaient concentr\u00e9s, absorb\u00e9s l&rsquo;un et l&rsquo;autre dans la partition dont ils tournaient rapidement les pages. Un brusque coup de cymbales me faisait \u00e0 chaque instant lever les yeux sur le percussionniste. C&rsquo;\u00e9tait, de loin, le plus \u00e2g\u00e9 de l&rsquo;orchestre, un homme tr\u00e8s grand, vo\u00fbt\u00e9 par les ann\u00e9es, dont la moustache blanche aux pointes un peu jaunissantes avait d\u00fb \u00eatre, \u00e0 une certaine \u00e9poque, sa fiert\u00e9. Son aspect fragile et flageolant tranchait avec la vigueur spasmodique de ses coups, comme s&rsquo;il cachait \u00e0 la vue d&rsquo;autrui les sympt\u00f4mes avant-coureurs d&rsquo;une maladie de Parkinson. Je remarquai qu&rsquo;apr\u00e8s chacune de ses interventions il mettait ses mains derri\u00e8re son dos, et que le chef d&rsquo;orchestre s\u2019effor\u00e7ait, par des gestes comiques, de mod\u00e9rer ses ardeurs. Il y eut un crescendo majestueux, puis 1e chef marqua la finale par un mouvement \u00e9nergique, avant de se retourner et de recevoir, avec une inclination de la t\u00eate, les premiers applaudissements du public.<br \/>\nJe demandai le programme \u00e0 Seldom. La pi\u00e8ce suivante \u00e9tait Cheyenne Autumn, d\u2019Aaron Copland, la troisi\u00e8me de la s\u00e9rie des saisons, pour triangle et orchestre. Je rendis le programme \u00e0 Seldom, qui, \u00e0 son tour, y jeta un rapide coup d&rsquo;\u0153il.<br \/>\n&#8211; Peut-\u00eatre verrons-nous \u00e0 pr\u00e9sent les premiers feux d&rsquo;artifice, me chuchota-t-il.<br \/>\nJe suivis son regard vers le toit du ch\u00e2teau, o\u00f9 l\u2019on devinait, confondues avec les sculptures de la frise, les ombres furtives des hommes qui pr\u00e9paraient les salves. Il se fit un grand silence, les lumi\u00e8res point\u00e9es sur l&rsquo;orchestre s&rsquo;\u00e9teignirent, et le cercle du projecteur \u00e9claira seulement le vieux percussionniste qui, tel un personnage spectral, brandissait le triangle. Nous \u00e9cout\u00e2mes le tintement hi\u00e9ratique et lointain, semblable au goutte-\u00e0-goutte du d\u00e9gel dans des coul\u00e9es de givre. Une lumi\u00e8re orang\u00e9e, qui voulait peut-\u00eatre repr\u00e9senter une aurore, fit r\u00e9appara\u00eetre le reste de l\u2019orchestre. Le triangle lutta en contrepoint contre les fl\u00fbtes, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le tintement dispar\u00fbt du motif principal, puis le projecteur se d\u00e9pla\u00e7a vers le piano pour ouvrir la seconde m\u00e9lodie. Les autres instruments se joignirent bient\u00f4t \u00e0 ce qui ressemblait \u00e0 une lente \u00e9closion de fleurs. La baguette du chef d&rsquo;orchestre marqua soudain, aux trombones, le rythme effr\u00e9n\u00e9 de chevaux sauvages galopant dans la plaine. Tous les musiciens se pli\u00e8rent \u00e0 cette poursuite infernale jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la baguette point\u00e2t de nouveau l&rsquo;estrade du percussionniste. Le faisceau de lumi\u00e8re l&rsquo;\u00e9claira une seconde fois, dans l&rsquo;attente du point d&rsquo;orgue, mais nous v\u00eemes, sous cette lumi\u00e8re blanche et crue, qu&rsquo;il se passait quelque chose de terrible.<br \/>\nLe vieux tenait encore son triangle dans la main ; il semblait essayer de respirer dans le vide. Il l\u00e2cha le triangle, qui produisit une derni\u00e8re fausse note en tombant, puis il descendit, chancelant, de son estrade, suivi par le projecteur, comme si l&rsquo;\u0153il de l&rsquo;\u00e9clairagiste ne pouvait plus se d\u00e9tacher de la fascination horrifi\u00e9e qu&rsquo;exer\u00e7ait la sc\u00e8ne. Il tendit l&rsquo;un de ses bras vers le chef d&rsquo;orchestre, dans une supplication muette, puis porta ses deux mains \u00e0 son cou; on aurait dit qu&rsquo;il bataillait contre une main invisible l&rsquo;\u00e9tranglant sans piti\u00e9. Il tomba \u00e0 genoux. Un ch\u0153ur de cris suffoqu\u00e9s s&rsquo;\u00e9leva, tandis qu&rsquo;une partie des spectateurs du premier rang se levaient de leurs si\u00e8ges. Les musiciens entouraient le vieillard et r\u00e9clamaient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment un m\u00e9decin. Un homme se fraya un passage depuis notre rang pour parvenir au kiosque.[\u2026]<\/p>\n<h4>MART\u00cdNEZ, Guillermo, <em>Math\u00e9matique du crime<\/em>, roman traduit de l\u2019espagnol (Argentine) par Eduardo Jim\u00e9nez, Editions Nil, Paris, 2004, 268 p. (ISBN ISBN 2-84111-313-2)<br \/>\nTitre original : <em>Cr\u00edmenes imperceptibles<\/em> (ISBN 950-49-1128-5, Buenos Aires)<br \/>\nCe roman a obtenu le prix \u00ab\u00a0Premio Planeta\u00a0\u00bb.<\/h4>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Math\u00e9matique du crime s\u2019inspire de l\u2019univers r\u00e9el de l\u2019auteur, puisqu\u2019il met en sc\u00e8ne un jeune math\u00e9maticien, plong\u00e9 dans la sereine et studieuse Oxford, et qui va se trouver au c\u0153ur d\u2019une enqu\u00eate portant sur des meurtres en s\u00e9rie. 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