{"id":442,"date":"2014-09-17T13:59:42","date_gmt":"2014-09-17T12:59:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/?page_id=442"},"modified":"2017-02-15T13:58:10","modified_gmt":"2017-02-15T12:58:10","slug":"jean-paul-sartre-1905-1980-la-nausee","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/litterature\/jean-paul-sartre-1905-1980-la-nausee\/","title":{"rendered":"Jean-Paul Sartre (1905-1980) : La Naus\u00e9e"},"content":{"rendered":"<div style=\"width: 910px; border: 3px solid #BFF0C3; padding: 50px 25px 50px 25px;\">\n<p><em>La ville du Havre a \u00e9t\u00e9 immortalis\u00e9e par Jean-Paul Sartre sous le nom de <\/em>Bouville<em> dans <\/em>La Naus\u00e9e<em>.<br \/>\nC\u2019est dans ce premier roman qu\u2019il d\u00e9crit l\u2019absurdit\u00e9 de l\u2019existence : le personnage Roquentin, install\u00e9 dans le jardin pr\u00e8s du kiosque \u00e0 musique, fait l\u2019exp\u00e9rience de la naus\u00e9e en contemplant une racine de marronnier.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/coppermine\/displayimage.php?album=119&amp;pos=12\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-471 size-full\" src=\"https:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/Le-Havre-04-e1416153856832.jpg\" alt=\"\" width=\"625\" height=\"395\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.kiosquesdumonde.net\/coppermine\/displayimage.php?album=119&amp;pos=12\" target=\"_blank\"><em>l&rsquo;ancien kiosque du Havre<\/em><\/a><\/p>\n<p>[\u2026] Six heures du soir.<br \/>\nJe ne peux pas dire que je me sente all\u00e9g\u00e9 ni content ; au contraire, \u00e7a m&rsquo;\u00e9crase. Seulement mon but est atteint: je sais ce que je voulais savoir ; tout ce qui m&rsquo;est arriv\u00e9 depuis le mois de janvier, je l&rsquo;ai compris. La Naus\u00e9e ne m&rsquo;a pas quitt\u00e9 et je ne crois pas qu&rsquo;elle me quittera de sit\u00f4t ; mais je ne la subis plus, ce n&rsquo;est plus une maladie ni une quinte passag\u00e8re: c&rsquo;est moi.<br \/>\nDonc j&rsquo;\u00e9tais tout \u00e0 l&rsquo;heure au Jardin public. La racine du marronnier s\u2019enfon\u00e7ait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c&rsquo;\u00e9tait une racine. Les mots s&rsquo;\u00e9taient \u00e9vanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d&#8217;emploi, les faibles rep\u00e8res que les hommes ont trac\u00e9s \u00e0 leur surface. J&rsquo;\u00e9tais assis, un peu vo\u00fbt\u00e9, la t\u00eate basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, enti\u00e8rement brute et qui me faisait peur. Et puis j&rsquo;ai eu cette illumination.<br \/>\n\u00c7a m&rsquo;a coup\u00e9 le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n&rsquo;avais pressenti ce que voulait dire \u00abexister\u00bb. J&rsquo;\u00e9tais comme les autres, comme ceux qui se prom\u00e8nent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux \u00ab la mer est verte ; ce point blanc, l\u00e0-haut, c&rsquo;est une mouette \u00bb, mais je ne sentais pas que \u00e7a existait, que la mouette \u00e9tait une \u00abmouette-existante\u00bb ; \u00e0 l&rsquo;ordinaire l&rsquo;existence se cache. Elle est l\u00e0, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler d&rsquo;elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien, j&rsquo;avais la t\u00eate vide, ou tout juste un mot dans la t\u00eate, le mot \u00ab \u00eatre \u00bb. Ou alors, je pensais&#8230; comment dire? Je pensais l\u2019appartenance, je me disais que la mer appartenait \u00e0 la classe des objets verts ou que le vert faisait partie des qualit\u00e9s de la mer. M\u00eame quand je regardais les choses, j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 cent lieues de songer qu&rsquo;elles existaient: elles m&rsquo;apparaissaient comme un d\u00e9cor. Je les prenais dans mes mains, elles me servaient d&rsquo;outils, je pr\u00e9voyais leurs r\u00e9sistances. Mais tout \u00e7a se passait \u00e0 la surface. Si l&rsquo;on m&rsquo;avait demand\u00e9 ce que c&rsquo;\u00e9tait que l&rsquo;existence, j&rsquo;aurais r\u00e9pondu de bonne foi que \u00e7a n&rsquo;\u00e9tait rien, tout juste une forme vide qui venait s&rsquo;ajouter aux choses du dehors, sans rien changer \u00e0 leur nature. Et puis voil\u00e0: tout d&rsquo;un coup, c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait clair comme le jour : l&rsquo;existence s&rsquo;\u00e9tait soudain d\u00e9voil\u00e9e. Elle avait perdu son allure inoffensive de cat\u00e9gorie abstraite : c&rsquo;\u00e9tait la p\u00e2te m\u00eame des choses, cette racine \u00e9tait p\u00e9trie dans de l&rsquo;existence. Ou plut\u00f4t la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout \u00e7a s&rsquo;\u00e9tait \u00e9vanoui ; la diversit\u00e9 des choses, leur individualit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en d\u00e9sordre ; nues, d&rsquo;une effrayante et obsc\u00e8ne nudit\u00e9.<br \/>\nJe me gardais de faire le moindre mouvement, mais je n&rsquo;avais pas besoin de bouger pour voir, derri\u00e8re les arbres, les colonnes bleues et le lampadaire du kiosque \u00e0 musique, et la Vell\u00e9da, au milieu d&rsquo;un massif de lauriers. Tous ces objets&#8230; comment dire? Ils m&rsquo;incommodaient ; j&rsquo;aurais souhait\u00e9 qu&rsquo;ils existassent moins fort, d&rsquo;une fa\u00e7on plus s\u00e8che, plus abstraite, avec plus de retenue. Le marronnier se pressait contre mes yeux. Une rouille verte le couvrait jusqu&rsquo;\u00e0 mi-hauteur; l&rsquo;\u00e9corce, noire et boursoufl\u00e9e, semblait de cuir bouilli. Le petit bruit d&rsquo;eau de la fontaine Masqueret se coulait dans mes oreilles et s&rsquo;y faisait un nid, les emplissait de soupirs; mes narines d\u00e9bordaient d&rsquo;une odeur verte et putride. Toutes choses, doucement, tendrement, se laissaient aller \u00e0 l&rsquo;existence comme ces femmes lasses qui s&rsquo;abandonnent au rire et disent: \u00ab C&rsquo;est bon de rire \u00bb d&rsquo;une voix mouill\u00e9e; elles s&rsquo;\u00e9talaient, les unes en face des autres, elles se faisaient l&rsquo;abjecte confidence de leur existence. Je compris qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de milieu entre l&rsquo;inexistence et cette abondance p\u00e2m\u00e9e. Si l&rsquo;on existait, il fallait exister jusque l\u00e0, jusqu&rsquo;\u00e0 la moisissure, \u00e0 la boursouflure, \u00e0 l&rsquo;obsc\u00e9nit\u00e9. Dans un autre monde, les cercles, les airs de musique gardent leurs lignes pures et rigides. Mais l&rsquo;existence est un fl\u00e9chissement. [&#8230;]<\/p>\n<h4>SARTRE, Jean-Paul, <em>La Naus\u00e9e<\/em>, Paris, Editions Gallimard, coll. Folio (N\u00b0 805), 1938<\/h4>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La ville du Havre a \u00e9t\u00e9 immortalis\u00e9e par Jean-Paul Sartre sous le nom de Bouville dans La Naus\u00e9e. 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